En retour je soutiens mon ami dans ses efforts à s'extirper de la masse fangeuse de ceux qui n'y connaissent rien en oiseaux. Illustration de cette symbiose ornithologinformatique : cet après-midi de février, quelque part dans une haute vallée alpine où nos tribus respectives convergent pour goûter au plaisir des cîmes et faire passer le flocon, l'étoile, l'ourson ou le piou-piou aux différentes classes d'âge de nos rejetons.
Après que je lui eus enseigné l'identification du Cincle plongeur (car plusieurs specimens crêchent à deux pas du chalet), ledit
informaticien m'instruisit sur les rudiments du publipostage. De câble USB en périphérique (c'est ce que disent les informaticiens pour
"de fil en aiguille"), nous conversâmes sur des sujets divers, jusqu'à aborder celui du système d'exploitation. Et voilà que mon pote
évoque LINUX, le seul concurrent digne de ce nom de Monsieur Gates, Bill, comme étant la "marque au pingouin".
"Malheureux !!!" m'écriai-je, manquant de renverser mon troisième Pastis (le rude climat montagnard impose de strictes dispositions pour
protéger l'organisme). "Cet animal N'EST PAS UN PINGOUIN !"
Eh non.

© Renan LEVAILLANT
Eh-non-je donc. Ces oiseaux qui se dandinent avec flegme sur la banquise sous un temps à ne pas mettre un Yeti dehors NE SONT PAS des
pingouins mais des manchots. Ceux-ci, avec les gorfous, forment une famille d'oiseaux d'une vingtaine d'espèces concentrées dans
l'hémisphère sud, dont certaines endurent sans broncher les climats antarctiques, relégant votre congélateur au rang d'un doux rêve tropical.
Leurs ailes ont pris la forme de nageoires qui les propulsent comme des torpilles sous les eaux glacées des mers australes.
"Maizalors, c'est quoi, les pingouins ?" m'interrogea mon copain, me versant un quatrième Pastis (il faisait très froid cet hiver-là). Les
pingouins existent bien. Ce sont aussi des oiseaux marins au costume noir et blanc aussi strict que celui des manchots, mais ils volent...
sauf une espèce : le Grand pingouin. Heureusement, les marins et navigateurs du XIXème siècle se sont dévoués pour que les
générations futures ne risquent pas la confusion entre les manchots et le Grand pingouin : ils ont exterminé ce dernier, gloire à eux.
Bon, certes, le Grand pingouin disparu, on confond toujours ses cousins avec des manchots et réciproquement. Toujours est-il que de nos
jours, si vous voyez un manchot qui vole, c'est un pingouin et si vous voyez un pingouin qui se dandine en étant de toute évidence
incapable d'user de ces pelles à tarte pour décoller, c'est un manchot.

© Renan LEVAILLANT
La source de la confusion vient bien sûr de la relative similarité morphologique entre les deux familles : d'un côté, les alcidés,
qui regroupent pingouins, guillemots, ainsi que le célèbre Macareux moine, et de l'autre les sphénicidés, à savoir les manchots
et gorfous.
La tenue noir et blanc est en effet de rigueur chez toutes ces espèces, comme chez le Pingouin torda dont la colonie la plus méridionale
peut être admirée aux Sept Iles (Côtes d'Armor). N'allez pas chercher en mer des écriteaux "Tenue correcte exigée" pour trouver l'explication
du goût de tous ces oiseaux pour le port du smoking ; cette uniformité vestimentaire commune aux deux familles répond au souci de se confondre
avec le ciel (clair) vus d'en bas, et avec l'eau (sombre) vus d'en haut. S'ils savent voler et nager sur l'eau, les pingouins sont également
capables de poursuivre leurs proies sous la surface en s'aidant de leurs ailes comme de nageoires, avec certes une aisance moindre que celle
des manchots.

© Renan LEVAILLANT
Cela dit, les Français n'ont pas besoin des emberlificotements linguistiques pour se complaire dans l'usurpation quasi-permanente du
manchot au profit du pingouin. Vous trouverez sans peine des tas de bouquins aux rayons "littérature jeunesse" qui bercent déjà nos jeunes
générations de la funeste méprise avec moult ouvrages parlant de pingouins qui sont de toute évidence des manchots...
Et amusez-vous à taper "pingouin" sur un moteur de recherche : vous verrez l'ampleur du crime manchocide...
... Mais on trouve quelques oiseaux rares, je veux dire des manchots correctement nommés. J'en veux pour preuve ce site qui vise à
dénoncer les idées reçues en trouvant justement son titre dans celle dont je viens de faire la peau :
L'affaire pingouin.
Quant à mon pote informaticien, je ne sais pas s'il a retenu la leçon, après sept Pastis...
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Renan LEVAILLANT est aussi l'auteur de Pouyo et les oiseaux








